Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. E. Glissant

Le 10 mai dernier, la fondation pour la mémoire de l’esclavage (la FME) organisait une commémoration numérique avec comme slogan : « c’est notre histoire ». La ligne mémorielle de la FME était clairement exposée dans la vidéo de présentation. Il s’agit d’une mémoire reliant esclavage colonial et colonisation sensée constituer une matrice de sens pour mieux comprendre les inégalités, le racisme et dont les enjeux du présent sont les combats pour une France respectueuse de la diversité. 

Cette conception de la mémoire de l’esclavage est aujourd’hui principalement portée par des militants antillais ou afro-français anticolonialistes, par des organisations anti-racistes ou par des partis de gauche. Elle est le plus souvent accusatrice : la France est une ex-puissance coloniale et esclavagiste ; elle est responsable d’un crime contre l’Humanité ; elle se doit de réparer !

Les liens entre esclavage colonial et colonisation sont incontestables d’un point de vue historique et politique. Cette histoire se doit d’être apprise, tout comme celle de l’esclavage arabo-musulman ou des Barbaresques dans le sud de la France qui sont des crimes contre l’Humanité 

Mais une mémoire anticolonialiste de l’esclavage peut difficilement être partagée au sein du peuple français. Et ce, pour trois raisons :

La première est qu’elle est fortement politisée parce qu’adossée à des combats politiques clivant profondément la société française. Personnellement je souscris totalement au combat contre le racisme et le colonialisme tout comme à celui pour une citoyenneté pleine et entière des minorités au sein de la République. Descendant d’esclave, originaire de la Guadeloupe, j’ai grandi en pays colonial et j’ai été marqué à jamais par les assassinats des 26 et 27 mai 1967. Crime d’État encore non reconnu à jour. Je sais donc dans ma chair ce qu’est le colonialisme. Mais pour ces combats, il existe ou il faut construire des associations ad hoc ou des partis politiques pour les mener. 

La deuxième est que s’il s’agit de l’histoire de France tout comme celle de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, ce n’est pas celle des Français dans leur immense majorité. L’esclavage colonial ne s’est pas déroulé sur le territoire hexagonal. D’ailleurs, il est bon de rappeler que l’esclavage y a été banni depuis le 3 juillet 1315. Au plus fort de la période esclavagiste (17e et 18e siècles), les aïeux de la majorité des Français d’aujourd’hui étaient de petits paysans écrasés par le pouvoir féodal. Difficile qu’une mémoire de l’esclavage colonial se constitue dans ces conditions. 

La troisième raison est que l’on ne peut pas demander à un peuple de commémorer un crime pour lequel il est considéré (et parfois accusé) comme coupable. En général, on commémore ce dont on est fier. C’est ce qui explique que de nombreux Français se détournent des commémorations de l’esclavage colonial. Ils sont soit compatissants, indifférents pour l’immense majorité ou violemment contre.

Ainsi, la politique mémorielle actuelle de la FME, essentiellement anti-colonialiste et de gauche est clivante et ne peut pas rassembler les Français dans leur grande majorité. 

Il existe pourtant deux autres mémoires de l’esclavage qui peuvent être le substrat d’un faire mémoire ensemble. 

La première est celle de l’abolition de l’esclavage. L’abolitionnisme est consubstantiel à la République et le célébrer revient à convoquer la République, les héros républicains abolitionnistes et ceux des révoltes anti-esclavagistes dans les colonies françaises. Une telle commémoration est capable d’unir tous les Français, car cette mémoire n’est pas une fiction. Dans l’hexagone par exemple, elle est incarnée par le Pôle mémoriel national de l’Est de la France et de la Suisse (http://www.abolitions.org/index.php). Ils sont « pourtant blancs » de droite et de gauche. Ils portent en eux la mémoire de l’abolition et des droits de l’Homme.

La deuxième est celle des victimes de l’esclavage colonial. Elle a été développée par les associations antillaises de France, au premier rang de laquelle, le comité marche du 23 mai 1998 (cm98.fr). Les grammairiens et opérateurs de cette mémoire se sont engagés dans un long et difficile travail d’investigation du fonctionnement des sociétés post esclavagistes (plus de 600 séances de groupes de paroles, plus de 1000 conférences d’université populaire) et dans une plongée sans précédent dans les archives de nomination, d’état civil et notariales (anchoukaj.org). Ils ont su offrir aux descendants l’identité du Premier de leur lignée parentale comblant en partie le vide de l’origine, apaisant ainsi la quête identitaire. Ils ont par ailleurs adossé ce travail à la République en faisant en sorte qu’elle reconnaisse la mémoire des victimes de l’esclavage pour dégager les descendants de la victimisation : loi du 1er mars 2017 reconnaissant le 23 mai comme journée nationale d’hommage aux victimes de l’esclavage ainsi que la future inauguration, le 23 mai 2021, dans les jardins des Tuileries, du mémorial des victimes de l’esclavage par le Président Macron. Ils espèrent ainsi construire une mémoire des Premiers temps de ses sociétés qui leur permettent de se projeter dans l’avenir. 

Ces deux façons de faire mémoire sont complémentaires, car elles sont toutes les deux apaisées. Depuis maintenant plusieurs années, elles dialoguent par l’intermédiaire des opérateurs de mémoire qui la portent. Sans exclure la mémoire anti-colonialiste de l’esclavage, ce sont elles qui doivent être le centre de gravité de notre politique mémorielle nationale liée à cette histoire. C’est ainsi que la mémoire de l’esclavage pourra rassembler. 

C’est bien ce dont nous avons urgemment besoin actuellement

Pr Serge Romana

Président de la Fondation Esclavage et Réconciliation

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